| |
Internet et son espace de publication généralisé et hypertextuel, le Web, changent-t-ils fondamentalement le rapport de vérité et/ou de fiction que le langage entretient avec le monde ? C’est cette question, apparemment simple, que je voudrais mettre au débat.
Certes, nombreuses sont les interrogations d’ordre éthique, (ou simplement déontologiques pour certains milieux professionnels), qui sont régulièrement posées à l’égard de dérives, d’excès (ou de faiblesses), de transgressions (ou de contraintes)nouvelles que le Web introduit, relativement à des pratiques de communication antérieures. Actes de piraterie, hacking, Hoax, malversations en tous genres que génère l’accroissement des possibilités du réseau mondial, autant pour le courrier électronique que pour le web. Pour certains, ces possibilités nouvelles de tromperie ou de dissimulations ou simplement d’indistinction dans le statut ou l’intérêt éditorial, si elle les amplifient, ne changent rien à la nature profonde des tendances malfaisantes déjà exprimées depuis des millénaires dans les rapports humains ! A l’extrême, le développement généralisé, plus ou moins masqué, de sites pédophiles, violents, racistes ou révisionnistes,(ou simplement « sans intérêt »), relèverait d’abord des vices fondamentaux de la nature humaine. Pour d’autres, le degré révélé de production textuel sans commune mesure ferait problème, mais au titre de rançon négative des pouvoirs des nouvelles technologies, que de nouvelles régulations devraient juguler à l’avenir
[1].
Nous voudrions ici nous interroger sur des raisons spécifiques au medium nouveau qu’est le net, qui, d’une part sont peut-être moins extrêmes et moins sensibles que ces délits, mais d’autre part, du fait même de leur ambiguïté les rendent à la fois moins lisibles et plus fondamentales.
Autrement dit, la question serait de savoir s’il n’y a pas lieu de reprendre plus fondamentalement le rapport du langage au monde que ce medium fait advenir et entretient.
Depuis Frege, la philosophie analytique, en complément d’autres conceptions du langage, s’interroge sur le rapport de référence (Bedeutung), et par là de vérité, que le langage entretient avec le monde, à la différence de dimensions de sens (Sinn), - la fiction pour Frege - selon lesquelles le langage peut signifier mais sans qu’une vérification soit possible ou même faisable. De ce fait, l’erreur, la tromperie ou feintise, et même la fiction deviennent clairement des secteurs d’exercice linguistique, sans que les possibilités logiques du langage soient réellement engagées. Cette aspect de la philosophie de la logique et du langage est clairement connu depuis longtemps [2]. Dés lors le débat est philosophiquement ouvert de savoir si la fiction est un genre linguistique non référentiel, (ou de dénotation littérale nulle), ce que conteste Nelson Goodmann, qui préfère lui, parler de « référence non dénotationnelle », ouvrant ainsi la voie, sans contester les acquis de Frege, à une compréhension positive des pouvoirs de la fiction.
En quoi tout ceci intéresse-t-il le Web ?
L’idée serait ici que le Web, du fait même de son extension géographique, multilinguistique, et donc transculturelle, mais aussi de sa dynamique intrinsèque(hypertextualisation plus ou moins automatisée, décrochage des fonctions d’auteurs,réappropriation de l’ensemble des mondes sémiotiques, iconiques, sonores, symboliques,b etc. ;) autoriserait pour le moins des pratiques d’expression et de communication où les conditions de vérification, de référencement deviendraient sinon impossibles, du moins malaisées ou aléatoires. A contrario, et cela semble pour l’instant plaider en défaveur des présentes tentatives, force est de reconnaître que la création de fiction sur Internet (sauf de rares et peut-être trop expérimentales réalisations)restent « décevantes », au sens où elles n’apporteraient
rien de plus que ce, notamment la littérature ou le cinéma auraient déjà apportés.
Il nous semble que, notamment à cause du pouvoir illimité d’hypertextualisation, le Web est largement « auto-référentiel » (ou « conotationnel »), et que les limites entre mondes fictionnels, et mondes « vrais » ou vérifiables sont de ce fait beaucoup plus délicates à établir.
Notre position est plutôt celle-ci. Nous soupçonnons que la question de l’indistinction des pratiques dénotées est plus intrinsèquement liée à la nature du médium lui-même,
dans ce qui le différencie qualitativement, et que cette spécificité a largement besoin d’être éclairée au moyen d’hypothèses heuristiques diverses et nouvelles. D’une part de nombreux symptômes appellent à la vigilance. Quand des journalistes (ces gardien de la référence !) s’inquiètent des pouvoirs (et des détournements) qu’introduit Google news comme moyen d’éditer des revues de presse automatique
[3] , la question des techniques profondes de page ranking et d’élaboration logique du procédé ne peuvent être éludées.
Quand la diffusion de rumeurs prennent de façon privilégiés les voies du Web ( voir par exemple les récentes l’allégations de complot , au sein du Web à la suite du livre de Meyssan mettant en cause, contre toute évidence, les conditions des attentats du 11 septembre), déclenchant là encore dans le milieu journalistique des mises au point sensibles et radicales
[4], il y a lieu de ne pas se mettre la tête dans le sable.
A l’évidence, il y a une « pragmatique » du Web, nouvelle, à prendre en compte, non pas marginale, mais profondément liée à ce qui spécifie le Web dans son développement à venir, non encore totalement dévoilé aujourd’hui. Par pragmatique, il faudrait entendre que des comportements humains inédits sont impliquées dans ces pratiques linguistiques ou sémiotiques en ligne. A cet égard, la pratique réglée d’édition, au sens académique du terme, par exemple, explose
de toute part, pour le bien sans doute de l’amplification des circulations savante certes, mais sans doute aussi par la nature négative des remises en cause des règles du jeu (condition d’auctorialité, légitimité de comité de lecture, fonctionnement de comité scientifique, bouleversement des conditions de réception et de lectorat, etc.) A ce titre, les travaux de l’Ecole pragmatique (auxquels ces réflexions doivent beaucoup)[5] devraient être mieux utlisés.
Un autre axe heuristique consiste à prendre en compte la fondamentale reproductibilité qui caractérise le document numérique, à partir des théories mémétiques. Dans la mesure où ces théories tentent de caractériser l’évolution technologique de duplication matérielle, au sein de la culture, maintenant numérique, comme processus homothétique à celui en jeu dans la sélection génétique et la sélection naturelle au sens darwinien du terme, il convient de prendre au sérieux l’analyse de la mémosphère pour comprendre et dégager les critères de fidélité, de fécondité
et de longévité attachés aux processus communicationnels. De ce point de vue, les voies de la référence dénotationnelles ou fictionnelles dont nous parlions plus haut sont redevables d’une économie où le mème numérique, à l’instar du gène, a sa propre logique de compétition et de réussite « les mèmespeuvent prendre différentes routes pour réussir de la même façon que les gènes ont des stratégies différentes »
[6]. La « performance réplicative » foncièrement liée au numérique fait de la copie une valeur supérieure, stratégiquement parlant, à l’original. Auquel cas les questions d’authenticité, de « contenu » de vérité comme preuve et d’adéquation dans la référence dénotationnelle, sont quelque peu bousculées.
En regard de ces hypothèses où le langage numérique est au-delà, dans la « machination » de ce qui jadis prenait le beau nom manuel de « manipulation », le Web s’engage dans une direction bien connue, notamment des spécialistes du monde documentaire. Son fonctionnement implique de différencier toujours plus langage et métalangage , données et métadonnées. L’enjeu est non seulement qu’au sein du déploiement machinique du langage, soient distingués deux niveaux du modus operandi en terme de recherche et d’indentification d’informations, mais aussi qu’à ces métadonnées descriptives soient ajoutées des métadonnées procédurales
[7], filtrant, autorisant, profilant, en fonction de caractérisation préalables des données. Ont sait qu’elles sont liées aux fonctions de traitement avancé des ressources en ligne à l’avenir : « compréhension » par les machines clientes de requêtes complexes.
L’hypothèse selon laquelle les méta données procédurales pourraient prendre en compte une sémantique d’objets pragmatiquement identifiés est un aspect novateur et central de ces réflexions.
Enfin, ces réflexions pourraient converger de la façon suivante. Pourraient être mis en regard la théorie ou sémantique des mondes possibles comme espace conceptuel adéquat pour représenter ce qui caractériserait Internet, , et par ailleurs les outils logiques et syntaxiques dont le Web (sémantique) aura besoin.
L’idée est de penser que le caractère transgressif du Web, loin là encore d’être (seulement) un défaut serait le système de repères nouveaux auxquels il faudrait mesurer, mettre en perspective la publication en ligne. La question de la véridiction des ressources du Web, ne serait-ce que du fait de leur croissance exponentielle et non maîtrisable en terme déterministe, devient majeure. Comme nous l’avons
signalé [8] , les fondements contemporains de la logique (sens dénotation, référence) sont explicitement requis. La question cognitive de la fiction, de l’erreur, de la falsification, ou transgression, etc. des données, donc celles globalement des modalités sur lesquelles il y a lieu de statuer en divers instances du réseau, devient centrale. L’extension d’une syntaxe RDF à ces opérateurs modaux a-t-elle un sen[9] ? Le recours aux travaux de logique modale, de la sémantique des mondes possibles, notamment ceux fondateurs de S. Kripke et D. Lewis pourraient être mobilisés en ce sens, à condition de postuler que le Web est là aussi pour créer des mondes possibles. Le Web, plus peut-être que tout autre medium, pourra-t-il (ce qui n’est pas du tout le cas actuellement) créer une « profondeur narrative » où le « réel » et les « dénotations symboliques » pourraient se composer à l’envi, non pas tant pour cacher et brouiller les pistes, mais pour enrichir, en les complexifiant, les possibilités heuristiques d’une lecture du monde.
Que les machines et automates puissent nous aider à mieux structurer et différencier au sein du Web des espaces « réels » (vérifiables), d’autres erronées, mais aussi d’autres « fictionnels », n’est pas le moindre des paradoxes.
http://news.google.com/news/gntechnologyleftnav.html Voir aussi N° 36 d’Automates-intelligents « Google nous en donne un exemple immédiat. On demandera : où est la démocratie là-dedans? Les gros éditeurs (notamment américains) ne seront-ils pas favorisés par rapport aux petits ? Qui nous prouve par ailleurs que les propositions du logiciel ne seront pas remaniées en douce pour éliminer les articles jugés politiquement incorrects ? Que deviennent enfin les journalistes et commentateurs? Toutes les manipulations sont possibles, certes. Cependant, on ne voit pas en quoi le système proposé élimine les libres-opinions et les débats. »
|
 |
 |
|
Des limites de l'expertise...
(0 replies)
yannick maignien, Jan 9, 2003 16:16 UT
|
|
Digitization of Original Sources
(0 replies)
Richard Minsky, Jan 6, 2003 11:11 UT
|
|
Classical validation for scholarly/scientific research: Peer Review 
Stevan Harnad
Dec 2, 2002 12:58 UT
I don't know about validation of texts in general, but there is certainly a tried-and-true means of validating a subset of texts, namely, scientific and scholarly research, via peer review. For that subset of what appears on the web that will be the online counterpart of what currently appears in the planet's 20,000 peer-reviewed journals, there will be no more (or less) problem of validation then there is now. The only difference will be that it will all be online and openly accessible: http://www.soros.org/openaccess/
|
| |
|
7 replies to Classical validation for scholarly/scientific research: Peer Review:
|
| |
|
|
Des limites de l'expertise...
yannick maignien, Jan 19, 2003 11:36 UT
|
| |
|
|
Expertise in the Digital Era
Stevan Harnad, Jan 8, 2003 1:43 UT
|
| |
|
|
Qualité, balisage, et la littérature expertisée: II
Stevan Harnad, Jan 7, 2003 21:03 UT
|
| |
|
|
Qualité, balisage, et la littéerature expertisée: I
Stevan Harnad, Jan 7, 2003 21:01 UT
|
| |
|
|
Qualité, balisage, et la littérature expertisée: I
Stevan Harnad, Jan 7, 2003 20:55 UT
|
| |
|
|
Who are the peers of tomorrow?
Richard Minsky, Jan 6, 2003 11:04 UT
|
| |
|
|
Vérité et fiction sur Internet; réponse à S. Harnad
yannick maignien, Dec 7, 2002 16:24 UT
|
|
Truth and the Web
(2 replies)
Michael Patrick, Nov 25, 2002 22:56 UT
|
|
|
Note: yellow triangles ( ) indicate new messages that have been posted since your last visit to the site.
|
|